Une nouvelle pour l’amour du trail…

Au moment où la saison des ces courses en nature devrait redémarrer et où nos chaussures restent obstinément sans raison d’être dans les placards (à moins de se faire au bitume et au gravier du parc d’à côté, je voulais partager que j’ai écrite cette nouvelle sur un(e) participant(e) à un trail, quelque part en Haute-Provence. Parce que ça me manque (même si je ne cours pas de distance aussi longue que mon héroïne!), et qu’écrire en révant un peu m’a permis de vivre une petite expérience immersive par procuration. Ce sont mes doigts qui couraient sur le clavier au lieu de mes pieds dans le calcaire, mais ce n’est que partie remise. Bientôt… En attendant, bonne lecture!

Photo du Trail de Haute Provence (Génération Trail)

IMMERSION

La place du village est en émulation. C’est inhabituel à ce moment de la journée. Cinq heures du matin, une forêt de lampes s’agite sur les fronts d’une multitude d’êtres qui vont lancer leurs membres de l’autre côté d’une ligne de départ. Derrière toutes ces petites lampes, la petite ville, l’église, la terrasse où s’installent les tables et les chaises en grinçant. Devant eux, une pente descendante sur du bitume, puis la terre, une ascension, et un au-delà dans le noir dont ne perçoit rien pour le moment si ce n’est une promesse de sensations fortes. Autour, enfin, on devine une petite foule compacte et non éclairée, attendant fébrilement quelque chose et ajoutant au murmure du vent des chuchotements d’excitation.

On est à la mi-mai, et les prévisions météorologiques sont excellentes. Seulement, tant que le soleil n’est pas présent, on est dans un autre type de Provence, où la chaleur n’a pas sa place et où un froid sec et pénétrant reste le grand seigneur. La tension monte d’un cran alors qu’on approche de l’heure fatidique. Les visages en-dessous des lampes restent maintenant silencieux, cela fait des mois qu’ils se préparent à partir à l’assaut de ces quelques vingtaines de kilomètres pour lesquels ils se sont engagés. Quelques dizaines de kilomètres… seul un non initié se limiterait à cette information, mais le coureur averti et préparé sait parfaitement qu’il s’agira de quatre-vingts kilomètres et 600 mètres, sur un parcours avec 3 670 mètres de dénivelé. Chacun de ces nombres imprègnera ses muscles en profondeur et fera mal à un moment donné. Ils le savent, mais tant que le signal de départ n’a pas retenti, tant qu’ils n’ont pas commencé à courir et qu’ils ne ressentent pas cette douleur, ils ne sont pas eux-mêmes.

Ca y est. Un bruit de coup de feu et le nuage de lucioles franchit allègrement et gracieusement la ligne de départ. Sous les petites lumières, le groupe est compact et les quelques centaines de corps commencent par marcher, s’entrechoquent, jouent des coudes, se faufilent, se frottent et se cognent, puis enfin s’émancipent du peloton. Des espaces se créent et on ne sait quoi éclairer, entre devant et par terre. Les jambes se délient et peuvent enclencher la course. Après les premières centaines de mètres, la cadence ralentit de nouveau, pour une courte durée cependant, car un goulot d’étranglement se forme au début du sentier qui marque l’amorce de la montée, beaucoup plus étroit que la route de départ. Qui a assisté au départ en tant que spectateur voit maintenant une guirlande de lumières s’éloigner dans la nuit et se dit que ces coureurs vont explorer un monde dont lui-même n’a pas idée. Nous nous reverrons dans huit heures, au mieux.

Je suis dans le camp des explorateurs, j’ai froid aux mains, je lance des nuages de buée à chaque expiration et je pourrais déjà presque entendre les battements de mon cœur, un peu trop rapides pour l’allure que je viens d’adopter mais il faut aussi compter avec l’excitation du départ. Placée dans la file, je ne sais si je suis plus proche du début ou de la queue du peloton, mais qu’importe. Ce genre de course se fait surtout pour être seul, paradoxalement. Au fur et à mesure de la montée, le bruit des pas des coureurs de devant et de derrière s’éloigne, et je me retrouve seule avec ma respiration, le bruissement des chênes pubescents qui nous enveloppent et empêchent de bien voir le ciel, et le craquement de leurs feuilles sous mes pieds. Le sentier se resserre encore, et par inattention je me laisse griffer par les pointes des feuilles des chênes verts à l’affut. Le degré de pente s’accentue, si bien qu’au bout d’un moment, courir ne fait plus sens. Mains opérant une pression sur les genoux pour donner un peu d’élan, c’est à larges enjambées que je poursuis ma route.

Le regard est alors tourné vers le sol et le tapis de feuilles des chênes blancs se fait plus visible. Le soleil est en train de se lever et c’est au détour d’un virage que les coureurs les moins compétiteurs s’accordent une pause pour observer le spectacle. De larges rayons passent entre les branches et l’astre rougeâtre promet une hausse de température rapide depuis la ligne d’horizon. Plus loin, en regardant en direction de la crête, on distingue les fines silhouettes des pins d’Alep s’étirer le plus haut possible vers le ciel qui s’éclaircit. Combien de temps s’est-il écoulé depuis le début de la course ? environ une heure et demie, mais les minutes ont donné l’impression de filer à toute vitesse. Le destin est cependant cruel dans une telle épreuve. Plus le temps passe, plus le parcours se complique, plus la température monte, et plus les secondes s’égrènent lentement. Mon front restait jusqu’à présent sec malgré l’effort par ces températures encore basses, il sue maintenant à grosses gouttes alors que je m’adapte peu à peu à une cadence de grimpe qui devra rester la même pendant de longs kilomètres. La ligne des coureurs s’étire encore davantage et la personne suivante se trouve déjà à plus de vingt mètres devant moi, disparaissant à chaque virage pour réapparaître un peu plus haut dans mon champ de vision. Il se passe encore deux heures ainsi. Et voici un sommet, premier d’une longue série de pics avant la descente finale. En attendant, l’altitude baisse et je vois mon concurrent filer à toute vitesse en défiant les nombreux cailloux avec ses chevilles. Moi aussi, je lâche mes jambes qui, grisées par la descente et l’apparente facilité de cette partie du parcours, se montrent d’une légèreté incroyable. A cette sensation de bien-être que chaque coureur recherche se heurte la dure réalité : je n’ai pas encore atteint la moitié du parcours. J’essaie de ne pas y penser mais cette idée me terrifie.

Blackout. Quand est-ce que j’ai été heureuse de courir ? Quand est-ce que je n’ai pas souffert ? je n’ai jamais eu aussi chaud, mon visage entier est une grimace, mes muscles ne sont que souffrance. Je vois que cela fait plus de sept heures que je suis partie selon ma montre. Oui, j’ai dépassé la moitié de la course. La présence du point de ravitaillement en est la preuve, mais le réconfort que j’aurais dû ressentir n’est pas là. Nous descendons pour sans cesse remonter et les corps se sont déconnectés des cerveaux. Certains participants sont plus lents que moi et je les dépasse sans même prendre la peine de leur donner une tape d’encouragement sur l’épaule. D’autres me doublent, et mes yeux se perdent sur leurs mollets aux veines saillantes. Nous sommes dans une sorte de chassé-croisé d’âmes errantes, aux corps brûlés et aux regards hagards. Si bien qu’une fois atteint, le dernier sommet ne procure pas la satisfaction voulue. Le panorama est pourtant époustouflant. C’est un peu plus bas, sous l’ombre fragile d’un pin d’Alep, que je m’accorde une vraie pause. Le temps de savourer une barre céréales à moitié décomposée par la chaleur, les senteurs des buissons de romarin et de thym et le chant des cigales tout proche en profitent pour m’atteindre. Je m’en emplis les narines et les oreilles sans réserve.

Après quelques centaines des mètres, je me retrouve tel un animal apeuré, totalement égarée. Je suis seule, personne ne se trouve devant ou derrière moi, et je ne sais pas où aller. Regarder ma montre et me souvenir de l’étude préalable de la trace de la course ne me sert à rien. A ce stade de l’effort, le sens de l’orientation disparaît et une idée d’errance dans le silence de la montagne commence. Je lève les yeux au ciel et je regarde désespérément autour de moi, à la recherche d’indices quelconques. Le seul arbre présent dans cette partie du versant m’apparaît comme un compagnon solitaire de choix et je cours me blottir contre son tronc collant pour mélanger mes larmes de rage à sa sève. J’entends une voix. « Par là… ». Je dois halluciner. Mais les branches de l’arbre bougent et me poussent à relever les yeux dans la direction indiquée. Je discerne le clocher d’un village. L’arrivée ? Mais par quel chemin ? c’est en remontant lentement le regard depuis l’église que je parviens enfin à définir un chemin en lacets, qui arrive en haut, à l’est, et longe la crête jusqu’à moi. Prise d’une euphorie inédite, je m’élance.

J’évite de frapper le sol avec les talons et affronte la caillasse avec mes pointes de pieds, manquant de déraper ci et là. La roche calcaire est blanche, coupante et brûlante et se dresse comme une menace pour mes articulations en souffrance. Elle est loin, la quiétude des boisements lors de la première phase d’ascension. Je repense avec nostalgie à la petite brise qui accompagnait les enjambées de jambes pleines d’énergie. En quelques heures, je me suis métamorphosée. Alors que mes pensées vagabondent, je loupe le sol. J’ai bien l’impression de voler pendant une fraction de seconde mais c’est bien sur le sol que je m’étale. Il y a cet instant d’incrédulité, et ce goût étrange dans la bouche. Du sang, de la poussière, de la sève et de la sueur. Un liquide chaud sur mon genou. Je me demande pendant un instant où je me trouve.

« Come on ! ». C’est un coureur arrivant après moi qui me hurle dessus, sans prendre le temps de s’arrêter. Cela reste une course. Et cette apostrophe me donne un coup de fouet. Je me relève avec l’impression d’être un pantin désarticulé et je repars. Il y a seulement une chose que je n’avais pas anticipée. Il reste une dernière montée. Je décharge ma rage dans un long râle en propulsant mes jambes avec le reste de mes forces. Il ne s’agit que de quelques minutes. Rien comparé aux treize heures de course que j’aurai affrontées. Elles paraissent quand même interminables.

C’est un autre monde que je retrouve en approchant la ligne d’arrivée, alors que le soleil n’a lui pas encore terminé sa course. La foule se montre oppressante. Le soulagement d’en avoir fini se retrouve confronté à une sorte de mélancolie. Je prends une bonne inspiration et l’odeur du romarin me répond. Dans cette épreuve, une partie de moi est restée plus haut, quelque part à l’ombre d’un pin d’Alep.

Un commentaire

  1. Bravo a toi pour cette nouvelle tellement réaliste. Tu as su retranscrire parfaitement toutes ces sensations que l’on traverse lors de ce genre d’épreuve, avec l’émotion en prime.

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